Tartuffe

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© Photo de répétition, janvier 2016 – Thierry Depagne

Dès l’entrée en salle, le grand échiquier que la scène offre à notre vue nous promet un Tartuffe cérébral. Par ce décor, les personnages figurent d’emblée des pions engagés dans une partie d’échecs pour faire tomber le « roi » de l’imposture. Si cette scénographie inaugurale saisit et impressionne, comme ce fut c’est souvent le cas chez Luc Bondy – on se rappelle la scène avançant sur le public telle une proue de navire sur l’eau (cf. Le Retour de Pinter) ou encore cette arrière-scène occupée par un cours de taï-chi sur une plage d’escarpins (cf. Les Fausses Confidences de Marivaux) –, c’est sans doute là son seul intérêt puisqu’elle n’apporte rien de bien pertinent ici. Cette vision de Tartuffe enlève en effet beaucoup de comédie à la pièce, certes dite sérieuse, sans la rendre plus logique, ni bien logique non plus… et le jeu, dans toutes les acceptions du terme, en pâtit et, plus qu’au faux dévot, fait échec et mat à Bondy.

Une partie d’échecs implique une stratégie, de l’anticipation – tout ce que le seul Tartuffe peut représenter, si l’on se réfère au texte de Molière – et d’être deux… En exceptant le prince dont l’exempt ne va mettre au jour la sagesse et la sagacité qu’à la fin de la pièce et qui, par conséquent, joue dans une tout autre cour que celle de la maisonnée d’Orgon où il ne daignera intervenir que sous la forme d’un Deus (ex machina), on ne voit pas bien qui se mesure ici au personnage éponyme pour légitimer cette métaphore échiquéenne. Les tempétueux Mme Pernelle, Orgon et Damis sont si aveuglés par leur passion ou détestation de Tartuffe qu’ils n’agissent toujours qu’après coup ou que sous le coup de l’émotion. Elmire, Cléante, Mariane et Valère sont bien plus raisonnables mais le sont trop pour vouloir damer tout à fait le pion à Tartuffe et ne pas passer pour des stoïques impuissants. Si Elmire se risque d’ailleurs à jouer, c’est davantage à une partie de poker menteur, et encore le fait-elle à son corps défendant. Quant à Dorine, assez fine et vive, la seule à avoir l’impulsion pour se révolter vraiment, elle n’a, dans le texte, pas l’occasion de mettre au point et en pratique une quelconque stratégie. Sur scène, Bondy lui fait enregistrer les conversations qui se tiennent dans le salon pour justifier les lumières du prince et l’heureux mais néanmoins inattendu et improbable dénouement alors même que cela apporte une invraisemblance de plus. Comment expliquer, dès lors, que Tartuffe n’ait pas été démasqué plus tôt avec un tel procédé ?

Cela touche à ce qui, au fond, pose problème dans cette mise en scène : c’est cette méfiance à l’égard de la folie, de l’absurde, de l’incompréhensible, de la caricature, de la vivacité qui font pourtant la comédie et qu’un dénommé Gwenaël Morin, pour ne donner qu’un exemple, prend à bras le corps dans ses Molière de Vitez, quitte à tomber dans une certaine lourdeur. La pièce manque de fait singulièrement d’allant et d’énergie, jusque dans ces entrées que l’on se met en devoir de motiver par des apostrophes et interpellations qui ne sont pas dans le texte (nos personnages n’ont droit de cité sur scène que s’ils sont appelés nommément, par téléphone parfois). Les personnages sont par ailleurs trop sages, à commencer par Orgon qui, de son propre aveu irascible (« il n’y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie »), apparaît plutôt neurasthénique ici. Samuel Labarthe est excellent acteur mais campe un père de famille bien trop pénétré pour paraître véritablement emporté ; Orgon nous semble ainsi bien fade, lui qui devrait constituer une pièce centrale du point de vue comique et dramaturgique puisque c’est lui qu’il s’agit de convaincre de l’hypocrisie de Tartuffe. Chantal Neuwirth incarne, quant à elle, une Dorine sans grand peps ni bagout ravageur ; Pierre Yvon, un Damis colérique à souhait mais avec un accélérateur et un frein à main bien trop visibles dans ce cadre réaliste pour que cela ne sonne pas faux. Rien de mémorable enfin chez les incolores Victoire Du Bois (Mariane), Laurent Grévill (Cléante), Yannik Landrein (Valère) et Fred Ulysse (M. Loyal), tout charmants et bons acteurs qu’ils soient. Même montée sur roulettes, Christiane Cohendy (Mme Pernelle), ne laisse pas non plus de souvenirs impérissables, à l’instar de sa prédécessrice (sic) Françoise Fabian. Oui, le tout manque singulièrement de folie en dépit du feu qu’Audrey Fleurot (Elmire) allume sur la rampe, tant par sa sensualité que par son talent comique. Elle est sans nul doute l’atout charme de cette nouvelle version qu’elle concourt à rendre plus cohérente et plus drôle en ne surjouant pas, comme Clotilde Hesme l’avait fait en créant le rôle, la femme qui soigne sa dépression à coups d’alcool et de médicaments. Micha Lescot, en Tartuffe ventripotent, peu ragoutant et éminemment malsain, n’est pas mal non plus, à sa manière. S’ils ne sauvent pas la pièce qu’ils contribuent tout de même à transformer en drame bourgeois, eux seuls savent susciter l’intérêt voire le rire comme c’est le cas dans la fameuse scène où Elmire accepte d’être séduite par Tartuffe pour dessiller les yeux d’Orgon, scène où les effeuillages successifs, forcé dans un cas, spontané dans l’autre, font tout de même leur petit effet, même jugé facile.

La première impression est la bonne, dit-on ? Le vieil adage se confirme une nouvelle fois avec cette reprise de Tartuffe : le temps passe ici sans grand déplaisir mais sans grand plaisir non plus tant la comédie y est mise en sourdine et comme coupée dans son élan pourtant vital.

Le spectacle se joue à l’Odéon – Théâtre de l’Europe du 28 janvier au 25 mars 2016.

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